Debats

SocioCrash

Nous en sommes à la civilisation de l’abandon.

Dans nos sociétés occidentales, nous avons fait du bonheur individuel une obligation permanente et de tout ce qui nous contrarie un problème dont il faudrait se débarrasser.

Votre couple traverse une mauvaise période ? Partez.

Votre famille vous fatigue ? Prenez vos distances.

Un ami est difficile à vivre ? « Protégez votre énergie ».

Votre travail ne vous épanouit plus ? Recommencez ailleurs.

Tout cela se pare du vocabulaire du développement personnel : « se choisir », « poser ses limites », « préserver sa paix intérieure ».

Bien sûr, quitter une relation violente ou destructrice est une liberté fondamentale.

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Ce qui m’interroge, c’est notre difficulté à accepter qu’une relation puisse être difficile sans être mauvaise, qu’on puisse traverser une période de malheur avec quelqu’un sans que cette personne en soit la cause, et qu’un engagement reste précieux même lorsqu’il ne procure plus de plaisir.

Nous avons appliqué aux êtres humains les réflexes de la consommation : quand la satisfaction n’est plus au rendez-vous, nous envisageons le remplacement.

Le marché nous promet déjà une voiture, un téléphone, un voyage ou une meilleure version de nous-mêmes ; pourquoi n’existerait-il pas également un meilleur conjoint, de meilleurs amis, une meilleure vie quelque part ?

Cette quête d’un bonheur toujours disponible et, si possible, achetable produit surtout de l’insatisfaction.

Nous comparons notre quotidien aux moments exceptionnels que les autres exposent sur les réseaux sociaux, puis nous finissons par croire que notre vie ordinaire est une vie ratée.

Or vivre ensemble, c’est aussi traverser des deuils, des maladies, des échecs, de la fatigue, des années sans éclat.

C’est supporter parfois un proche qui n’a plus grand-chose à donner, comme d’autres l’ont fait pour nous.

Nous voulons tous des gens qui resteront auprès de nous lorsque tout ira mal, mais nous évoluons dans une culture qui nous explique souvent pourquoi nous devrions nous éloigner de ceux qui vont mal.

Je ne défends ni le sacrifice permanent, ni la soumission, ni la fidélité à n’importe quel prix.

Le droit de partir doit rester entier.

Mais une société qui ne célèbre que le courage de partir finit par oublier celui, parfois considérable, qu’il faut pour rester, réparer, pardonner et construire.

Le bonheur n’est d’ailleurs pas le seul critère d’une vie réussie.

Accompagner un parent vieillissant, soutenir un conjoint malade ou aider un ami en difficulté ne rend pas nécessairement heureux sur le moment.

Cela peut pourtant donner un sens immense à une existence.

À force de nous apprendre à ne plus subir les autres, nous avons peut-être désappris à vivre avec eux.

Et au bout du compte, notre vie se mesurera peut-être moins au bonheur que nous aurons réussi à acheter ou à poursuivre qu’au nombre de personnes qui pourront dire : « Quand ça allait mal, il était encore là. »


Sources LinkedIn

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