La radicalité positive : une autre manière d’être radical
Le mot radicalité est devenu suspect. À force d’être confondu avec la violence, l’extrémisme ou le fanatisme, il a fini par désigner, dans l’imaginaire collectif, tout ce qui menace la démocratie. Pourtant, la radicalité ne devrait jamais être jugée sur son intensité, mais sur sa direction.
Être radical, ce n’est pas forcément vouloir détruire ; c’est parfois vouloir remonter jusqu’à la racine des problèmes plutôt que d’en traiter éternellement les symptômes.
Or notre époque ne manque pas de radicalité.
Elle est même traversée par une radicalité permanente qui s’exprime dans les politiques publiques comme dans les technologies que nous utilisons chaque jour.
Nous acceptons sans véritable débat que nos déplacements soient enregistrés, que nos achats soient analysés, que nos conversations alimentent d’immenses bases de données et que notre identité devienne progressivement la clé d’accès à tous les aspects de notre existence.
Pendant que les citoyens sont toujours plus transparents, les centres de pouvoir, eux, deviennent chaque année un peu plus opaques.
C’est peut-être là que se trouve le véritable renversement à opérer.
Depuis des années, la radicalité est monopolisée par ceux qui proposent davantage de murs, davantage de fichiers, davantage de surveillance et davantage de suspicion. À chaque crise, la réponse semble toujours être la même : renforcer le contrôle, multiplier les exceptions, élargir les pouvoirs de l’administration ou des entreprises privées qui vivent de nos données.
L’étranger, le marginal ou le dissident deviennent des figures commodes qui permettent d’éviter les questions plus dérangeantes : la concentration du pouvoir économique, l’effondrement du débat démocratique, la captation des richesses ou encore l’industrialisation de la surveillance.
J’appelle radicalité positive une démarche exactement inverse.
Non pas une politique de l’angélisme, mais une politique qui considère que le premier devoir d’une démocratie est de limiter le pouvoir de ceux qui classent, fichent, profilent et surveillent les individus.
Une société libre ne se définit pas par la quantité d’informations qu’elle possède sur ses citoyens, mais par les limites qu’elle impose à ceux qui souhaitent les accumuler.
L’histoire offre d’ailleurs une leçon que nous avons tendance à oublier.
Les grandes persécutions n’ont presque jamais commencé par les massacres ; elles ont commencé par des listes, des registres, des catégories administratives et des papiers d’identité.
Le pouvoir ne devient véritablement dangereux que lorsqu’il sait identifier, retrouver et recouper les informations concernant chacun d’entre nous avec une efficacité industrielle.
Ce n’est pas le document qui crée la tyrannie, mais il en constitue souvent l’infrastructure.
La révolution numérique a simplement changé d’échelle.
Les fichiers sont devenus des bases de données, les registres sont devenus des plateformes et les formulaires administratifs ont été remplacés par les milliards de traces que nous laissons volontairement ou non derrière nous.
Nous avons accepté cette transformation avec une facilité déconcertante, persuadés que la technologie ne pouvait aller que dans cette direction.
Pourtant, cette vision est fausse. Les progrès récents de la cryptographie, de l’intelligence artificielle ou des technologies de protection de la vie privée montrent qu’il devient possible de prouver une information sans dévoiler toute son identité.
On peut démontrer qu’une personne est majeure sans révéler son nom, justifier un droit sans exposer son histoire personnelle ou vérifier une compétence sans créer un identifiant permanent.
Le progrès ne consiste donc pas nécessairement à collecter davantage de données ; il peut au contraire permettre d’en utiliser beaucoup moins.
C’est précisément cette inversion qui me paraît constituer la véritable radicalité de notre époque. Au lieu de demander toujours plus de transparence aux citoyens, il faudrait exiger beaucoup plus de transparence des institutions.
Au lieu d’accumuler des données « au cas où », il faudrait apprendre à les oublier lorsqu’elles ne sont plus nécessaires. Au lieu de construire une société où chacun devient parfaitement lisible, nous devrions préserver cette part d’opacité qui rend possible la liberté, la dissidence, la création et tout simplement la vie privée.
La radicalité positive ne consiste donc pas à abolir l’État ou à nier les contraintes du réel.
Elle consiste à rappeler que les outils les plus puissants doivent toujours être dirigés contre les abus du pouvoir avant de s’exercer sur les citoyens.
Dans un monde où l’intelligence artificielle promet de reconnaître les visages, d’anticiper les comportements et de classer les individus selon des probabilités, la véritable audace politique n’est peut-être plus d’inventer de nouveaux moyens de contrôle, mais d’avoir le courage d’y renoncer lorsqu’ils menacent les fondements mêmes de la démocratie.
Car, au fond, la question n’est pas de savoir si nous devons être radicaux.
Nous le sommes déjà.
La seule question est de déterminer au service de quoi nous choisissons de l’être : de la dignité humaine ou de son administration permanente.



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