C'est le film qui me vient à l'esprit quand j'entends parler de « management », de « ressources humaines » ou, pire, de « culture d'entreprise ».
Une partie de la jeunesse qui descend aujourd'hui dans la rue a compris le rôle qu'on lui réserve dans le système classique qui l'attend : devenir une ressource, un rouage dans une immense machine dont elle ne comprend ni la finalité ni pourquoi elle devrait accepter d'y consacrer son existence.
C'est la vieille question de l'aliénation chez Marx : à quel moment l'homme cesse-t-il d'être le sujet de son travail pour devenir l'instrument d'un système qui le dépasse ?
Mais cette jeunesse oublie aussi quelque chose : le monde est peut-être absurde, injuste et brutal, mais il est aussi, à bien des égards, moins terrible qu'autrefois.
Et l'existence n'a jamais été une promesse de bonheur ou de facilité.
C'est là que se situe une partie de notre faillite éducative : nous avons progressivement cessé d'apprendre aux jeunes à affronter la complexité du monde pour leur expliquer qu'ils devraient pouvoir en être protégés.
La grande roue sociale en broiera beaucoup, c'est évident.
Mais elle permettra aussi à d'autres de découvrir des chemins inattendus, des activités dans lesquelles ils trouveront du plaisir, de la reconnaissance et surtout cette satisfaction personnelle qui donne une cohérence à l'existence.
Camus avait posé le problème : si le monde n'offre aucun sens prédéfini, il nous appartient de construire ce sens malgré l'absurdité de notre condition.
C'est en se frottant au monde, et non en cherchant continuellement à s'en protéger, qu'on finit parfois par trouver une raison de le supporter.
Mais encore faut-il avoir rencontré des adultes qui l'ont compris, qui ont traversé leurs propres échecs et accepté suffisamment de risques pour montrer une voie, même incertaine.
C'est toute la différence entre éduquer et simplement protéger.
Car dans un monde occidental qui s'écroule sous sa propre haine du risque, où l'incertitude devient une anomalie, l'échec une injustice et chaque difficulté un problème appelant une réglementation supplémentaire, comment transmettre encore le goût d'une existence qui ne serait pas entièrement programmée ?
Nietzsche parlait de « devenir ce que l'on est ».
Mais cela suppose précisément de ne pas savoir, au départ, ce que l'on va devenir.
Cela suppose de se tromper, de perdre, de recommencer, de découvrir que nos certitudes étaient parfois ridicules.
Cela suppose d'accepter le risque de vivre.
Et c'est peut-être le paradoxe de notre époque : nous prétendons préparer les jeunes à l'avenir tout en construisant une société qui considère l'incertitude, pourtant constitutive de tout avenir, comme quelque chose d'intolérable.
Nous leur demandons de trouver leur place dans le monde, mais nous ne leur montrons plus que des places déjà dessinées.
Et quand ils refusent ce monde,nous nous étonnons.
On ne transmet pas le courage de vivre en enseignant la peur de tout perdre.
Sources LinkedIn
- Conversation LinkedIn : voir la publication
- Profil : Pierre Jean Duvivier dit Sage (LinkedIn)

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