Et si le seul vote utile en 2027 était… de ne pas voter ?
À chaque élection présidentielle, le même rituel se répète. Pendant quelques semaines, les candidats se présentent comme des sauveurs, les médias nous expliquent que l’échéance est « historique », que la République est en danger, que l’adversaire représente une menace existentielle et qu’il faut, une fois encore, voter « utile ». Puis les Français déposent leur bulletin dans l’urne, persuadés d’avoir exercé leur souveraineté.
En réalité, ils viennent surtout de redonner une légitimité à un système qui leur échappe dès le lendemain.
Car la démocratie française est devenue un étrange spectacle où l’on demande au peuple de choisir, tous les cinq ans, lequel de ses représentants administrera son impuissance. L’élection n’est plus seulement un mécanisme démocratique ; elle est devenue une procédure de validation. Une fois le résultat connu, le président dispose de pouvoirs considérables, gouverne parfois contre une majorité de citoyens, et la population retourne à son rôle de spectatrice jusqu’au scrutin suivant.
La véritable force du système ne réside d’ailleurs pas dans les partis politiques eux-mêmes. Elle réside dans notre consentement. À chaque bulletin glissé dans l’urne, nous acceptons implicitement qu’une classe de professionnels de la politique soit légitime pour décider en notre nom.
Pourtant, quel bilan présentent-ils ?
Une dette publique qui explose, une désindustrialisation continue, des services publics qui se dégradent, une école en crise, une justice contestée, une fiscalité parmi les plus lourdes du monde développé, une insécurité qui nourrit tous les discours politiques, une immigration devenue, selon les sensibilités, soit un problème majeur, soit un simple outil de confrontation idéologique.
Sur chacun de ces sujets, les gouvernements se succèdent et les promesses se ressemblent. La gauche promet de réparer ce que la droite aurait détruit. La droite promet de réparer ce que la gauche aurait démoli. Les nouveaux venus jurent qu’ils feront enfin ce que les anciens n’ont jamais osé accomplir.
Puis, une fois au pouvoir, chacun applique sensiblement les mêmes recettes : davantage de centralisation, davantage de communication, davantage de gestion de l’opinion et davantage de calcul électoral.
Les partis politiques ne vivent plus pour résoudre les problèmes. Ils vivent des problèmes. Chaque crise devient une opportunité électorale, chaque tension sociale un marché politique, chaque colère populaire un réservoir de voix. Le citoyen cesse progressivement d’être un souverain pour devenir un consommateur d’offres électorales que l’on renouvelle tous les cinq ans, comme un produit dont il faudrait simplement changer l’emballage.
Dès lors, une question mérite d’être posée : pourquoi continuer à participer à un jeu dont on estime que les règles produisent invariablement les mêmes résultats ?
L’abstention est généralement présentée comme de la résignation ou de la paresse civique. Pourtant, dans certaines circonstances, elle peut aussi constituer un acte politique conscient. Refuser de participer à une procédure dont on conteste la légitimité peut parfois avoir davantage de portée que choisir entre deux candidats dont on refuse également le projet.
Les responsables politiques savent gérer les manifestations. Ils savent gérer les grèves, les pétitions, les crises médiatiques et les mouvements sociaux. En revanche, ils sont beaucoup plus démunis face à une population qui cesse progressivement de croire que leur profession est encore indispensable.
Le véritable débat n’est peut-être plus de savoir qui élire.
Il est peut-être de se demander pourquoi une démocratie moderne aurait encore besoin d’une classe politique professionnelle.
Dans n’importe quelle entreprise, un dirigeant qui accumule les mauvais résultats finit par être remplacé. En politique, l’échec semble au contraire ouvrir de nouvelles portes. On passe d’un ministère à un autre, puis au Sénat, à une autorité administrative indépendante, à une commission, à un organisme public ou à une institution constitutionnelle. La politique est devenue une carrière à part entière, avec ses réseaux, ses protections et ses mécanismes d’autoreproduction.
C’est précisément ce modèle qu’il faudrait remettre en cause.
Personne ne devrait pouvoir faire de la décision publique un métier exercé durant plusieurs décennies. Gouverner devrait être un service temporaire rendu à la collectivité, pas une rente ni une profession.
C’est pourquoi une réforme beaucoup plus profonde pourrait être envisagée : supprimer les partis politiques au niveau national et les remplacer par une assemblée largement composée de citoyens tirés au sort, travaillant avec des experts auditionnés publiquement, sous le regard permanent de la population. Les mandats seraient courts, non renouvelables, les responsables révocables et les décisions transparentes.
Les fonctions exécutives elles-mêmes devraient être limitées dans le temps afin que chacun retourne ensuite à son activité professionnelle. Comme les jurés d’assises accomplissent aujourd’hui un devoir civique avant de reprendre leur vie, les responsables publics devraient redevenir des citoyens ordinaires une fois leur mission achevée.
Bien sûr, les objections ne manquent pas.
On affirme que les citoyens ne seraient pas suffisamment compétents. Mais les performances de la classe politique actuelle rendent cet argument moins évident qu’il n’y paraît.
On affirme également que le tirage au sort serait dangereux. Pourtant, l’histoire des institutions démocratiques montre que ce mécanisme a souvent été utilisé précisément pour limiter la corruption, empêcher la professionnalisation du pouvoir et éviter qu’une minorité ne confisque durablement les institutions.
Enfin, on objectera que l’abstention ne changera probablement rien.
C’est possible.
Mais continuer à reproduire indéfiniment les mêmes mécanismes en espérant obtenir un résultat différent paraît tout aussi illusoire.
La légitimité d’un régime ne repose pas uniquement sur ses textes constitutionnels. Elle dépend aussi de la confiance que les citoyens lui accordent. Le jour où cette confiance disparaît durablement, la véritable question n’est plus de savoir quel parti remportera la prochaine élection, mais combien de temps les institutions pourront encore prétendre représenter le peuple.
Le véritable geste révolutionnaire de notre époque n’est peut-être plus de choisir un camp contre un autre.
Il consiste peut-être à refuser le théâtre politique lui-même pour reconstruire des institutions où les citoyens exercent réellement leur souveraineté, au lieu de la déléguer sans cesse à une classe politique devenue une fin en soi.
Peut-être qu’un jour les Français découvriront que leur plus grand pouvoir n’était pas de choisir entre plusieurs candidats, mais de retirer leur consentement à un système qu’ils considèrent désormais comme épuisé. C’est à partir de ce moment-là que pourra commencer une véritable réforme des institutions, non pour remplacer un parti par un autre, mais pour redonner à la démocratie le sens qu’elle prétend avoir depuis toujours : le gouvernement du peuple, et non celui d’une profession politique.



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